Mistice-

Publié le par François & Marie



- Allez l'chin, tope-là, an r'met çan pou èn'angnan! (Allez le chien, on recommence pour une année!)
Par tacite reconduction (et par une énorme tranche de saucisse), le Léon vient de renouveler le bail rural du Mistice, son chien de troupeau.
Il y a cinq ans, le onze novembre, il l'a trouvé endormi dans le foin de sa grange, l'a adopté, l'a dénommé en raccourci d'Armistice* et lui a donné sa grange en échange de ses talents de berger.

Toutou.jpg
Depuis, chaque matin aux aurores, Mistice guette les claquements de sabots du Léon qui ouvre la porte de sa niche- fenil; en lui gratouillant le crâne il questionne rituellement - Va t'y l'chin? 
Le Mistice lui rend la politesse en quelques coups de museau affectueux dans les mollets.
Leur entente est mutuelle. Pourtant un été, le Mistice a bien été tenté de quitter son statut de canidé-rustique pour une jolie caniche ...parisienne. Un jour de pluie, ses yeux se sont déssilés. Il a brutalement réalisé que les us et coutumes de la capitale lui étaient obscurs. Il est resté pantois en découvrant sa dulcinée accoutrée de quatre bottines rouges et d'un manteau à capuchon. L'idée d'être un jour lui aussi déguisé en toile cirée l'a dégrisé tout net!
Il a laissé repartir sa conquête vers la grand'ville. Elle s'y pavanera toilettée en coquet petit lion...

Il est resté à la ferme et y a pris ses habitudes. 
Son protocole matinal débute par une recherche de traces d'errances nocturnes. Allez donc savoir si des congénères insomniaques n'auraient pas eu des velléités d'appropriation de territoire. On n'est jamais trop prudent. Une délimitation du secteur misticien s'impose: à l'est c'est le pot de géranium où on camoufle la clé de la maison qui écope, au sud le pied de glycine, à l'ouest l'auge des vaches et au nord le stère de bois placidement empilé, dont la base fatalement, n'arrive pas à sécher...
 S'ensuit un zigzagage au milieu des poules qui caquètent de tout et de rien. Il s'octroie un rafraîchissement illicite en lapant l'eau de leur gamelle ( juste pour le plaisir de voir se courroucer l'oeil de coq-le-vaniteux et de se régaler du frémissement indigné des barbillons de ce Gallus-gallus!) 
Il trottine jusqu'au pré où quelques moutons et Coquette la jument s'empiffrent voluptueusement. La blonde comtoise lève les naseaux (en prenant bien garde de ne pas bousculer son soupirant le matou Jeaunot qui ondule dans ses sabots), pour lui éternuer un salut et se remet au festin. Les ovins snobent cet intrus qui ose envahir leur territoire herbu. Quant à Jeaunot, il n'a d'yeux que pour "sa" Coquette et dédaigne ce turbulent chien à vaches... 
Il ne s'attarde guère devant les clapiers. Mistice juge déplaisant le réflexe de ces niaiseux lapins qui le prennent pour une vulgaire belette et "tapent de la patte" à son approche.
 Il accélère le mouvement vers l'étable pour vérifier que l'Ernestine a bien rempli son écuelle du bon lait dont il est friand. 
- Y'è t'y bon l'chin? demande-t-elle continuant à traire, assise bas sur le bois de sa "salle"à trois pattes.                                                                                                      Frétillant du panache, i
l lui confirme qu'il se régale!

Revigoré, il décide de faire un petit somme sur la pierre chaude du seuil.
Alors qu'il se p
erd à peine dans d'agréables rêves canins, il ressent comme  une insolite vibration de l'air, un remue-ménage inhabituel.

Il ouvre un oeil, puis l'autre. Intrigué.
Le Léon d'un naturel placide a viré chef de troupe très affairé. D'une voix affirmée, il distribue des ordres à un petit bataillon qui tient des bâtons.

Bâtons? Mistice se redresse d'un bond! Bâtons signifie "vaches", et les vaches...c'est LUI. Et on ne lui a rien dit!

Et le Léon d'en rajouter:

- Toi, le Glaude tu ne les laisses pas entrer dans le champ des Chanois, on s'rait dans la panade si elles piétinaient la luzerne du Milou, c'est pas un commode... 

Eh, le Zèph, tu gardes bien le bas de la cour des Suisses, ce serait pas le moment qu'elles aillent piétiner leurs parterres, c'est tout nickel chez ces gens là.

Approchez les deux grands, v'là vos fanions rouges. Vous les lèverez bien haut pour avertir les torpédos, le Gugu devant, la Yaudine fermera la marche.

Vous inquiètez pas, l'Mistice saura bin mieux que vous comment tout bien faire. L'Mistice!...Hé l'Mistice? Eh ben, l'Mistice l'avou qu' t'è don?... 

- Ah, tout de même!... On pense ENFIN à moi! ronchonne le Mistice vexé. On s'imagine qu' une première mise au pré peut se faire sans moi...On ne sait pas que, sans moi, l'opération virerait à l'anarchie.

- Vins vit' mon chin, t'vas y-e z'y fèr vouèr c'que t'sais fèr! l'amadoue le Léon.

- Ah! On reconnaît enfin mon utilité! Que dis-je, mes utilités, jugez plutôt:

toutou2.jpgD'après vous, qui va aboyer des encouragements pour faire sortir de l'étable mes ruminants? Qui va guider mes Montbéliardes pataudes à demi aveuglées par la lumière du jour après des mois passés dans la pénombre? L'Mistice!
Qui va calmer les ardeurs des génisses fofolles qui se mettent à "bziller", queue en l'air en boxant le vide de leurs pattes arrière? L'Mistice!
Qui va slalomer entre les entrées de cours et celles des champs pour que le troupeau ne dévie pas de sa trajectoire? L'Mistice encore!
Qui va donner de la voix pour empêcher les bagarres à coups de cornes? L'Mistice toujours!
Qui va remettre dans le sens de la marche celle qui subitement s'entêterait à vouloir  faire demi-tour? L'Mistice, vous dis-je!
Qui va les compter pour savoir si aucune ne s'est égarée? Ah non, raté, pas l'Mistice! L'Mistice laisse ces calculs très très compliqués pour le Léon!
Qui va être pour le reste de la journée Grand Maître du pré et du troupeau en liberté surveillée? Le talentueux Mistice!
Qui va s'allonger à l'ombre des noisetiers, tout en gardant un oeil sur "ses" ruminants? Mistice le chanceux!
Qui va avoir droit à des compliments et à une bonne soupe ce soir? L'Mistice soi-même!
Qui a dit - Quel cabotin ce clebs!

Heu...un vilain jaloux sans doute! Nan, nan! Je n'ai nommé personne, pas même le Gallus-gallus...

 

* Fort heureusement, Pétronille n'avait pas les honneurs du calendrier ce jour là, sinon il se fût appelé Pétrin!

Publié dans Souvenirs

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MARIE de Cabardouche- 17/05/2011 17:07



Merci M'Annette! Bonne soirée!



MARIE de Cabardouche- 17/05/2011 17:07



Phil, vos toutous vous sont reconnaissants de l'attention que vous leur portez, ils sont heureux d'avoir un bon maître.


Dans mes souvenirs, bêtes et gens tâchaient de vivre en harmonie, ils s'adaptaient.  Les contraintes étaient acceptées, on ne connaissait pas encore l'exigence du "tout, tout de
suite"... 



MARIE de Cabardouche- 17/05/2011 16:49



Adamante, ce sera avec plaisir que nous vous retrouverons sur notre page.


Bonne soirée!



MARIE de Cabardouche- 17/05/2011 16:47



"Ape yètot in bin brave chin, genti qu'm'en tout!" .


Les innovations ne sont pas toujours des évolutions vers plus de bien-être...


Merci Francis pour votre visite!



m'annette 16/05/2011 16:56



le texte est très beau, et le chien, mieux qu'en photo!


bises



Phil 16/05/2011 07:45



Je les adore ces fidèles compagnons. J'ai deux petits chiens à la maison. Ils sont toujours contents de me voir.


Les vaches de cette histoires ont bien de la chance.... Léon aussi d'ailleurs...



Adamante 15/05/2011 20:45



Je viens de chez Annette, je découvre ce très joli blog et je reviendrai lire les écrits de Marie à un moment plus calme. Cordialement Adamante



Francis 15/05/2011 15:44



" Eune bin bel'affair qu'ô la fait le Léon davo cte chin-là ! Et pis gratis ". Merci pour ce récit évocateur de souvenirs d'enfance. Aujourd'hui, bien des troupeaux passent les 4 saisons
dehors.