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vacances

Publié le par François & Marie

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Les meringues -

Publié le par François & Marie

Sec et sans écho un violent tonnerre a claqué dans la nuit.

Vitement levée l'aïeule au front soucieux, murmurant des prières, allume fébrilement le cierge de la Chandeleur censé protéger la demeure. 

Alertés, les traits tendus, les adultes de la maisonnée, vêtements de nuit enfouis à la hâte dans pantalons et tabliers, se sont rejoints dans la vaste cuisine.

Les hommes, père et fils, scrutent par la fenêtre entrebâillée  la nuit électrisée.

- An pôt point dir' qu' l'oraige sait vrément sû nôs, ê s'rôt pieutôt su l'darri, sû Lon d'Saunie, jôge le Lèïon.

On peut pas dire que l'orage soit tout à fait sur nous, il s'rait  plutôt sur l'arrière, sur Lons le Saunier, estime le Léon. 

- Y'ê c'tu cê bian-djâne din ç'nâ qu'mémeye, sou-qui-e le R'né.

- C'est ce blanc-jaune dans ce ciel noir qui m'inquiète, souffle le René. florence2AR2.jpg

Deux heures du matin. 

L'aïeule et sa bru restent figées en cette heure insolite dans cette cuisine où pourtant tout le jour elles s'activent. Elles sont aussi désorientées qu'en territoire étranger, encombrées par leurs bras inoccupés.

- Va - t'en dan vouair s'ill èrrive, chuchote la grand mère au René.

-  Va t'en donc voir si elle arrive, chuchote la grand mère au R'né.

Le fils dévale la cour. Vient à lui sur les cailloux de la route la lumière jaune d'une pile Wonder, qui tremblote au rythme précipité et hésitant de sabots affolés.

- La Laurince v'z'ayez point pô, y'ê mouais, l'R'né! J'vins vôs charchie, an vôs attindôt.

- La Laurence, n'ayez pas peur, c'est moi le René! Je viens vous chercher, on vous attendait. 

Il prend le bras de sa vieille voisine et la guide vers la maison  où les femmes se sentent enfin utiles. Assises droites sur leurs chaises, elles ont calé contre leur flanc les enfants aux frimousses chiffonnées de sommeil. 

Les petits sont plus intrigués par la bougie, qui fait papilloter les ombres de cette réunion nocturne incongrue, que par la colère du ciel. Le pépé- qui -sait- tout les a d'ailleurs rassurés - Le tonnerre? C'est St Pierre qui fait rouler ses barriques! 

- La Laurince, v'ni dan ique veu mouais, propose l'aïeule en tapotant sur la chaise paillée en retrait au coin de la grosse armoire.

La Laurence, v'nez donc ici, près de moi. 

Clac, clac, clac, les sabots noirs de la Laurence la propulsent en automate.

Comme en transes, une main crispée sur sa Wonder toujours allumée, l'autre main agrippée à un cabas de toile cirée noire, elle fait crisser sur le carrelage la chaise qu'elle tire un peu plus à l'abri du grand meuble.

C'est la place qu'elle a choisie chez ces voisins où elle sait qu'elle peut trouver asile, de jour comme de nuit, dès qu'un orage menace. 

- Y rêtaque dru!

- Ca résonne dur! 

Cette remarque du grand père fait se signer la Laurence, qui serre contre elle son précieux sac.

Finette la petite chienne berger couine. Elle s'est glissée sous l'armoire dès le premier coup de tonnerre. (Par gros temps le vaisselier ne craignait pas d'être dérobé! La Laurence se fondait dans l'un de ses montants et la Finette aplatie en surveillait jalousement les pieds.)

On se tait.

On espionne les fluctuations des borborygmes du ciel.

On attend que l'orage passe. 

On se tient prêt. Prêt à se défendre de la foudre redoutée, prêt à se précipiter pour libérer le bétail, les chevaux, la volaille, prêt à courir demander le secours des voisins et de la motopompe. 

Le grand père se souvient que la ferme a brûlé lorsqu'il était enfant. Depuis, on est vigilant...

Pour conjurer leur anxiété les hommes émettent des banalités.

- V'là qu'y pieut, j'â bin pô d'la grâle, l'ciê ê bin djâne sû l'r'varmont...

- V'là qu'y pleut, j'ai bien peur d'la grêle, l'ciel est bien jaune sur le Revermont... 

- Y'a b'sin d'pieuge mâ la grâle...y s'rôt déseûdge pou lê biés ape pou la m'nange à v'ni...

- On a b'soin de pluie, mais la grêle...ce s'rait un désastre pour les blés et les vendanges à venir... 

...............................

 

Il est presque quatre heures lorsque le danger s'éloigne.

Cette nuit là,  quelques grêlons sont tombés sur le département voisin.

La foudre n'a brûlé aucune ferme.

Le cierge a été rangé dans un papier de soie.

Les enfants se sont endormis confiants, les grands veillent!

La tournée générale de lait chaud au miel a été accueillie comme un baume sur une meurtrissure; même Finette revenue d'entre les pieds de l'armoire y a eu droit.

Le nectar rural a redonné vie à la Laurence -  L'sê qu'vint, èprés la futrie, vôs vindrez tou chu mouais pou trinquer d'av'in Muscat qu'bulle, à pej'vôs frê dè m'ringues!

- Demain soir, après avoir porté le lait à la fromagerie, vous viendrez tous chez moi pour trinquer au Muscat pétillant, et puis j'vous f'rai des meringues! 

La moustache du grand père a frémi, il dé-tes-te le muscat bulleux! 

Pourtant depuis des années, il se doit de fêter chaque fin d'orage chez une Laurence reconnaissante, en levant son verre muscaté...

Heureusement, sur les meringues ce gourmand pourra se rattraper! 

Publié dans Histoire en Patois

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