Fruits, légumes et chaperon-

Publié le par François & Marie

- JA-MAIS ! 

 Le ton de la marchande des quatre saisons, reine de la Place du marché, bien que pédagogiquement mesuré, est impératif.

Péremptoire, son index à l'ongle carminé émerge de la mitaine jais.

- Malheureux! Ja-mais de frigo pour MES tomates élevées sur goémon, elles en cailleraient de honte. 

Un peu penaud, ledit "malheureux" promet de conserver les pommes d'or sur son dressoir, près de la photo (sans danger, juré craché!) de sa première bicyclette. En revanche, il donne sa parole, il éloignera des délicates solanacées la boule neigeuse du Mont St Michel, on ne sait jamais, la vue de cet or blanc risquerait bien les faire éternuer.

La marchande de végétaux qui investit le marché depuis plus de quarante ans, ne rigole pas avec ses denrées. Elle a de la considération pour ses fruits et légumes, ce sont ses bébés. Elle les chaperonne, les dorlote, les mignote et les bichonne.

 Opinant du chignon choucrouté aussi noir que ses mitaines, elle avertit l'acheteur qu'elle soupçonne inexpérimenté,

- MES haricots, on les cuit à l'étouffée, hein! Pas question de les noyer et les délaver à gros bouillons! Interdiction absolue!

Plus tard, les poings bien campés sur ses hanches généreuses, elle observe une blonde platine, bronzée pain d'épices, minimalistement enshortée, maximalistement enlunettée de noir, tintinnabulante des bracelets, qui se dresse sur la pointe de ses sandales-bijoux, en boudant (sans une ridule) une moue très étudiée puis flûtise,

- Je veux dê "bêêrgers ronds". 

L'air malicieux, la reine du marché réplique,

- Bonjour aussi! MES bergerons y font comme vous, y bronzent! Mais y rôtissent pas dans des cabines à UV!  Eux, y prennent leur temps, y ne sont pas encore descendus de leur abricotier, y faudra patienter...

L'adepte du bistre artificiel n'apprécia pas cette sortie et se carapata, vexée, en petits piétinements qui se voulaient méprisants mais qui étaient surtout incertains vus l'altitude des talons et le déplacement du centre de gravité causé par l'immense cabas super chic qui lui sciait l'avant bras et provoquait d'horribles fourmis jusque sous ses ongles teintés Zip inox qu'elle exhibait avec une désinvolture cent fois répétée face au miroir innée.

  

Alors qu'une snob déguisée en vacancière tâtait nerveusement et flairait suspicieusement les cucurbitacées, en marmonnant,

A PARIS pour ce prix bla bla...... melons, à PARIS... bla bla bla, à  PARIS...Bons au moins?

La marchande chevronnée informa calmement l'estivale et radine envahisseuse (après avoir précautionneusement garé ses deux mains dans la poche-kangourou de son tablier de jardinier afin de neutraliser d'éventuelles pulsions étrangleuses),

- Si MES melons n'étaient pas excellentissimes, vous croyez peut-être que je me serais amusée à les "broder"! J'suis pas dedans! Si y sont pas bons vous me les rapporterez! Et puis, si la vie est moins chère à PARIS, faut pas vous gêner pour y retourner!

  

Un chaland qui affirmait, sûr de lui, à cette vendeuse avertie,

- Les courgettes ça se pèle!  Fut fusillé d'un regard noir surgi des grosses lunettes et s'entendit notifier,

- Si vous tenez absolument à récupérer des pelures, prenez des bananes, et ne touchez pas à un centimètre de la peau de MES courgettes!

 

Un autre jour, un élément masculin que l'on avait visiblement envoyé contre son gré acheter une scarole, se fit tancer par la maraîchère,

- Et, où il est votre panier?

- J'ai pas!

- Ouais je vois l'topo, un macho avec un cabas, ça l'fait pas comme dirait l'autre. Vous  imaginiez peut-être que j'allais froisser et étouffer MA belle scarole dans un sac en plastique? Pas de ça chez moi!  Vous allez emporter votre salade sur vos deux mains bien à plat.

- Quoi! Mais elle est large comme une roue de charrette!

- Et alors? Paraîtrait qu'un homme c'est musclé, vous les avez oubliés avec le panier vos "muscs"?

- Pfff...

- On va arranger ça. Schlic schlic schlic et schlic!

- Arrêtez avec vos ciseaux, va plus rien rester...

- Vous affolez pas! J'ai juste taillé le bout des grosses feuilles vertes que Madame aurait trouvées trop amères, elles vont faire le régal de mes poulettes. Preux Chevalier, tendez les mains, voilààà, bien à plat, le Saint Graal n'est pas trop lourd à porter?...

- Pfff...

Les bras croisés sur son gros gilet rouge à torsades, le chaperon des légumes a remis froidement à sa place un chauve qui lui réclamait des "patates",

- Vous voudrez bien appeler "charlottes" MES belles pommes de terre et veiller à les abriter un peu mieux de la lumière que vous ne protégez du soleil votre crâne d'oeuf !

 

Et toc!

Je vous avais prévenus, les bons légumes régionaux sur le marché des vacances, ça se respecte et ça se mérite. A bon entendeur, salut!

Publié dans choses vues

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MARIE de Cabardouche- 27/07/2011 09:38



Nounedeb- Phil- Andiamo- Françis- Tricôtinolait-


Merci d'être venus prêter attention à ce personnage haut en couleurs qui fait sur les marchés, la joie (ou l'irritation) des chalands. Bonne journées à tous!



Tricôtine 24/07/2011 22:50



vivant étalage Marie, quel plaisir... la scarole est croquante, le légume et le fruit de vraie saison ...hum des bergerons bien mûrs  je comprends la dame qui prend soin de ses bébés élevés avec amour, ceux qui n'y comprennent rien n'ont qu'à aller à la
supérette et surtout pas écouter du Koff en boucle !! merci pour ce marché parfumé très coloré et bronzé aux faux 
zuvé



Francis 23/07/2011 07:50



La belle ouvrage ça se respecte, non mais !


Où l'on pourrait s'installer dans un fauteuil sur le trottoir d'en face rien que pour le plaisir d'entendre les sorties réparties de la dame maraîchère, si ce n'était pas courir le
risque de se faire tailler un costard sur mesure.


J'en ai entendu certain(es) qui, quand le client était un élu local, en profitaient pour lancer quelques piques à peine dissimulées. Certains fuient, mais les "très bons" politiques
"gestionnaires de ressources électorales", savent profiter de la faconde du poissonnier pour faire peuple, créer l'attroupement ; ils se risquent à discutailler jusqu'à tenter de
clouer le bec d'un bon mot, ou clore d'une bonne chute. Tout bénéfice pour chacun, le maraîcher et l'édile. 


Merci Marie pour ce bon moment de lecture de portraits     



Andiamo 22/07/2011 10:02



En voilà UNE qu'elle est bien ! Jouissif à souhait le billet du matin...


Je la vois, je l'entends, que dis-je ? Je la respire votre harangère ];-D



François 20/07/2011 16:52



La marchande qui ne rigole pas avec ses légumes existe bel et bien: Marie a parfaitement su la brosser; ces personnages réels et truculents des marchés de villages valent tous les
festivals d'Avignon où on se pâme de dialogues bouffis. Quant au dessin, qu'on se rassure: l'illustration suit, François n'ayant pas pour l'heure, accès à son scanner.



Phil 20/07/2011 08:35



Hi, hi, elle m'a bien fait rire la marchande de légumes. Moi, je suis d'accord, il faut dire ce que l'on pense.


Hier, je suis allé à "coccimachinmarché". J'ai acheté, entre autre, deux poireaux. Un peu fanés les poireaux mais ils étaient les seuls. Et v'là ti pas qu'la caissière me les compte à 3€96 les
deux. Evidemment, je pousse un cri !  La
caissière court chercher sa patronne qui rectifie : 0,98€. Déjà c'est cher.


Heureusement que j'ai réagi. Non mais 3€96 pour deux poireaux !  Les copains, vérifiez bien vos tickets de
caisse. C'est pas la première fois que je constate des erreurs du genre.


En tous cas, Merci Marie pour ton récit (Pourquoi François nous a pas fait un dessin, il n'est pas malade au moins
?)



Nounedeb 19/07/2011 17:39



J'ai mis un visage sur cette voix - parce qu'en lisant, je l'ai entendue, la jeune productrice qui vient ici au marché. Un peu moins impertinente, elle doit se faire une clientèle...