Transfuge

Publié le par François & Marie

 

L'échine estafiladée par le ciseau, gratouillée par le rabot, la varlope et l'herminette, chatouillée par la grosse râpe nid d'abeillée...

L'épaisseur forée et perforée par le vilbrequin, la drille et la chignole, seringuée par le compas.

Les mâchoires serrées par mon étau.

Le souffle coupé par l'étreinte de mon éponyme valet.

Le coeur alourdi par la peine du gros crayon rouge qui me fait grise mine, il a cassé sa pointe de graphite...

etabli.jpg

L'amour propre en berne, le niveau ce traître, a dénoncé ma bancalité et le prétentieux mètre pliant claironne qu'il me bat d'une longueur.

J'affiche mes cent cinquante ans de vieil établi et je me souviens...

J'en ai vu passer des planches, j'ai vu défiler tous les bois pour tous les usages. Pour les joujoux de Noël, les soues des cochons, les étagères de la cuisine, les ridelles des chars, les planchers des chambres, les lits des enfants, les barrières des vaches et du jardin, les ruches, les pondoirs des poules...Ne pas oublier les barreaux de chaises, les manches des outils, les tabourets de traite et les caisses à bois... Pendant des années on m'a oublié. 

DSC 3406.JPGUn matin, on m'a désaraignétisé, toiletté un brin, empaqueté telle la Joconde quand elle quitte son Louvre, enfermé dans un grand camion déménageur et déposé en douceur dans une salle à manger. Involontaire transfuge, de monsieur établi me voici dame desserte. Me voilà tout propret, bien à l'abri et au chaud, devenu le gardien des verres et des cuillères, des pots à eau, des vins et des liqueurs. De tentants amuse bouche, une corbeille de pain, un fromage, le comté, ses noix et confitures ( pour faire Américain ) patientent sur mon dos tout près de cornichons embocalés et des serviettes empilées...

 

Difficile à comprendre ces humains... Vous êtes transparent en tant qu'utilitaire et  occasionnellement perchoir à poules dans un coin d'étable. Posé dans un salon, vous prenez de l'importance, on vous fait compliments d'être aussi  amoché, taché, rouillé, on vous trouve authentique, original, beau, on vous prend même en photo !

 

Ban de m'neusié-

   J'en é-t-y dè coups d' cisiau, d' rèbot, dè teiches ape d' la reuille su man étau ape su min volot...Faudrot vô dir' que j'seu point in jeunot, j'ai bin au moins cent cinquant'ins, y qu'mence à fér' vô crètè point?
   J'é t-y vu pèsser dè pi-inches pou lè joujoux d' Noué, pou lè soues dè couchons, pou lè étagéres d' l' huteau, pou lè r'dalles dè châs, pou les pi-inchés dè chambres, pou les lits dè ptiots, pou lè barréres des vèches, pou lè ruches, pou lè barriaux du cotchi, pou lè barreaux d' chéres, pou lè joussous dè poules, pou lè minch' dè  forches, dè fossous, pou lè dints dè rètiaux, pou lè salles-trouais -pis pou tiri lè vèches, pou lè quésses à bou... J' pourro an r' trouver bin dè autres, mè j' va t' caissé lè esgourdes, j' me couge !
   Vô sètès point c' que j' sus dev'ni ? èn' DESSERTE qu' m'en è djant. D'mon timps, èn' desserte, yèto in ptiot ch'min d' tarre din in bou ou bin veu in champ. 
   Ique, y'è tout à l'arbot ! Un établi en desserte, ohhh, c'est super-originâleuuu!
   J'en r' vins point, chu bin propret, au chaudot. Y a pieu d' niveau, pieu d'herminette, pieu d' rèbot, pieu d' maillot, pieu d' varlope, ni d' vilbrequin, ni chignôle, pieu d' cisiau ape pieu d' drilles...E zan guèdjé mon volot ape man étau, qu'è djiant qu'è  sant "troppp beauuux " pasqu'è san reuillis...
   A la pièch' d' mon bataclan, y' a dè vérres que tintinabulant, dè piats d'aveu dè "amuse bouche tropp bonnns", dè forchettes ape dè cu-y-ies, dè serviettes pou s'torchi lè douais, dè cutiaux, dè roches de pain, dè pots d'aigue, in piètau à fremèges ( d'aveu du comté ape dè nouais et dè cofiteurs d' grusalles ), du St Emilion, du Macvin ape du Mont Corbier... Pôpôpô!
  etabliJ' fè pi-e ran, ape an m'fè dè compi-y-ements, que j'seu brave, ( j'é touj'été brave, mé an m'djot ren ) qu'è z'aimant qu' m' en j'seu bin décati ape bin reuilli (  qu' m' en que j' dè y prendre, j'en d' vins ruge qu' m'en in queulat ), que j' fè bin "Authentique, ma chère "...Vaï, vaï, vaï ...an m'en djiot point tint quin j' travouaillôs ape qu' lè poulailles m' pondint d'sus ! 
   Y è dè coups bin dur d' lè comprendre c'tè humains, è t'émant point touj' pou c'que t'è in vrai...  

 

 

Publié dans Souvenirs

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MARIE 03/07/2010 15:03



Alleluia ! Commentaire bien arrivé et découvert le 3, à 3h (PM ) et il fait 30° C. Profusion de 3, ne manque plus que le Cheval ! Merci mon Titou. Bisous !



Titou 03/07/2010 10:53



Superbe hommage tant par les mots que par les illustrations !!


Merci Marie et François !!!!



MARIE 30/06/2010 07:54



Gagner au rami en sirotant du Mont Corbier et en croquant du chocolat n'est peut- être pas excellent pour la ligne, mais l'âme prend un bon coup de r'gingo, n'est ce pas Mamine ! A réitérer ...


Bises et bonne journée à vous deux dans votre Est surchauffé.



MARIE 29/06/2010 19:35



Monsieur du tse, j'ai omis de vous répondre pour le patois.


L'écrire m'enchante mais me fait souffrir...J'ânonne tout haut syllabe après syllabe, je biffe et re-biffe pour rendre lisible ce parler dont  je n'ai que des souvenirs auditifs et plus
 personne  susceptible de me venir en aide. 


Le travail de recherches communes telles  que vous le  faites est très enrichissant et encourageant, profitez-en . Longue vie à votre association !



MARIE 29/06/2010 19:10



Je pense que la phrase est valable dans les deux vocables...Quant au clin d'oeil américain, il vous était destiné, vais-je vous convertir ?


Bonne soirée au Pays du tse.



le pays du tse 29/06/2010 09:58



Belle conclusion que la dernière phrase du patois. Un patois que vous écrivez avec facilité, du moins il me semble. J'ai noté "les américains!! Bon courage pour l'écriture.



Mamine 28/06/2010 20:03



Pour qualifier ce Mt Corbier de " liqueur qui ronronne comme un chat calin" on repère aisément les connaisseurs !!! Sachez que ce divin breuvage est
capable de " requinquer" bien des âmes ...en diverses circonstances !!!


Je n'oublie pas pour autant ce " transfuge " si bien intégré dans sa nouvelle fonction ( ni la gouache qui le met effectivement en valeur !!!) Bravo à
vous 2 et bises de nous .



MARIE 28/06/2010 16:47



Merci Monsioeur O de V. Si certains mots patois vous semblent obscurs, je pourrai vous éclairer.



Poucette 28/06/2010 16:22



Lue aujourd'hui la version en patois : le Saint-Emilion m'a tout particulièrement parlé !



François & Marie 28/06/2010 16:42



Marie et moi avons un faible pour le Mont Corbier, c'est une liqueur qui ronronne comme un chat câlin.



Olivier de Vaux 28/06/2010 11:54



En voilà un beau billet et bien illustré de surcroit. Et que de souvenirs ; dans chaque ferme il était là, avec ses outils, partout les mêmes ou presque. Pour le texte en patois, il faut que je
revienne le lire plus attentivement, il m'a l'air assez riche.


 



MARIE 28/06/2010 11:41



Merci pour ta visite Christiane.


Tu as raison, la gouache restitue fidélement l'aspect vieux bois.


 Ce billet permet de faire revivre en nos mémoires ceux qui se sont appliqués à la tâche sur cet établi qui, par là même, devient bien plus qu'un simple matériel utilitaire.


Bonne journée!



Christiane 28/06/2010 08:32



Quelle belle histoire que celle de l'établi devenu desserte ! Marie a su trouver les  mots et les tourner si joliment ! L'aquarelle est superbe. Bravo. Bonne journée.



Poucette 27/06/2010 22:34



Bonsoir tous les deux,


Quel joli billet ! Je l'aime énormément ! Bravo pour tous ces mots tendres et cette belle aquarelle !


Je vous souhaite bonne nuit.


Bise



François & Marie 27/06/2010 22:43



Merci beaucoup pour vos visites et votre bonne humeur, notre page s'en trouve toute ensoleillée.


(en ce qui concerne l'aquarelle, il s"agit ici d'une gouache qui convient mieux pour rendre l'aspect du bois) 


bonne soirée.