La vieille dame

Publié le par François & Marie

Prenez une belle poignée d' adolescents ( une trentaine ) avant leur départ en stage auprès de personnes âgées.

Saupoudrez chacun de leur pupitre d'une copie de la missive écrite par une vieille dame décédée en maison de retraite.*

Laissez reposer le temps d'une lecture.  

Dans la foulée, glissez subrepticement une tranche de " Si tu t'imagines " par Juliette Gréco. Laissez agir.

Vous obtenez d'abord, trente silences compacts longs et graves.

N'intervenez pas.

Laissez monter la pression.

Préparez vous, à essuyer, après quelques soubresauts, une redoutable déferlante de commentaires.

Laissez fuser.

Observez sans intervenir, patientez un peu.

Puis, avant que l'agitation des molécules n' atteigne son paroxysme, agissez. 

Réduisez petit à petit la puissance de chauffe.

Amenez progressivement  le tout à décantation.

Résultat surprenant : les trente jeunes fruits verts, un peu acides ont subit un tel chambardement qu'ils se sont subitement auto-mûris et en restent un peu blêts...

Au bout de deux heures, étrangement, ils  n'acceptent que laborieusement le démoulage vers la porte de sortie.

On rapporte des cas où des effluves de " Fillette-teu, fillette-teu, ce que tu te goures... "" se répandraient dans les couloirs, ce serait, paraît-il un signe de recette réussie...

 

Lettre trouvée dans la valise d'une vieille dame, après son décès dans une maison de retraite-

Une vieille femme grincheuse, un peu folle, le regard perdu, 

Qui n'y est plus tout à fait, qui bave quand elle mange et ne répond jamais.

Qui, quand tu dis d'une voix forte " Essayez ",

Semble ne prêter aucune attention à ce que tu fais. 

Et ne cesse de perdre ses chaussures et ses bas.

Qui, docile ou non, te laisse faire à ta guise,

Le bain et les repas, pour occuper la longue journée grise.

 

C'est ça que tu penses, c'est ça que tu vois ?

Alors, ouvre les yeux, ce n'est pas moi.

 

Je vais te dire qui je suis, assise là si tranquille,

Me déplaçant à ton ordre, mangeant quand tu le veux.

 

Je suis la dernière des dix. Avec un père, une mère,

Des frères et des soeurs qui s'aiment entre eux.

Je suis une fille de seize ans, avec des ailes aux pieds,

Rêvant que, bientôt, elle rencontrera un fiancé.

Mariée déjà à vingt ans.

Mon coeur bondit de joie au souvenir des voeux que j'ai faits ce jour là.

J'ai vingt cinq ans maintenant et un enfant à moi,

Qui a besoin de moi pour lui construire une maison.

Femme de trente ans. Mon enfant grandit vite.

Nous sommes liés l'un à l'autre par des liens qui dureront, il veille sur moi.

Cinquante ans, à nouveau autour de moi des bébés;

Nous voilà avec des petits enfants, moi et mon bien-aimé.

Voici des jours noirs, mon mari meurt.

Je regarde vers le futur en frémissant de peur, 

Car mes enfants sont tous occupés à élever les leurs.

Et je pense aux années et à l'amour que j'ai connus.

Je suis vieille maintenant et la nature est cruelle,

Qui s'amuse à faire passer la vieillesse pour folle.

La grâce s'en va de mon corps et la force m'abandonne.

Il y a maintenant une pierre là où jadis j'eus un coeur.

Mais dans cette vieille carcasse, la jeune fille demeure.

Je me souviens des joies, je me souviens des peines,

Et, à nouveau, je sens ma vie et j'aime.

Je repense aux années trop courtes et trop vite passées, 

Et accepte cette réalité implacable, que rien ne peut durer.

 

Oublie la vieille femme grincheuse, regarde mieux, tu me verras.

 

Si tu t'imagines
si tu t'imaginesfillette2
fillette fillette
si tu t'imagines
xa va xa va xa
va durer toujours
la saison des za
la saison des za
saison des amours
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures

Si tu crois petite
si tu crois ah ah
que ton teint de rose
ta taille de guêpe
tes mignons biceps
tes ongles d'émail
ta cuisse de nymphe
et ton pied léger
si tu crois petite
xa va xa va xa va
va durer toujours
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures

les beaux jours s'en vont
les beaux jours de fête
soleils et planètes
tournent tous en rond
mais toi ma petite
tu marches tout droit
vers sque tu vois pas
très sournois s'approchent
la ride véloce
la pesante graisse
le menton triplé
le muscle avachi
allons cueille cueille
les roses les roses
roses de la vie
et que leurs pétales
soient la mer étale
de tous les bonheurs
allons cueille cueille
si tu le fais pas
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures

Raymond Queneau, L'instant fatal

Publié dans Souvenirs

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MARIE 08/09/2010 10:40



Eh oui, Mamine, il y a un temps pour tout...Quant à la transmissions des savoirs, nous avons fait, l'une comme l'autre, de notre mieux... Embrasse ta maman pour moi... Je pense bien à toi, à
vous...Je vous embrasse.



Mamine 08/09/2010 03:08



Bravo pour cette belle page ........... qui m'a laissé assez "pantoise"!!!!!!!!!           Un instant, je me suis retrouvée ( toutes proportions
gardées, parmi les 30..... ) D'autre part, il me semble ressentir un vague regret quant aux anciens "
transferts de savoir" de MARIE ........... Non ? C'était quand même bien, CE bon temps-là !!! Je vais, dès demain, rendre
visite à maman..........



MARIE 10/08/2010 21:35



Merci Elvy pour votre arrêt sur notre page et vos encouragements.


Nous nous acheminons tous vers la vieillesse et ignorons de quoi elle sera faite. Les soignants qui nous entoureront à ce moment là se souviendront-ils qu'ils ont lu cette lettre, ont pris le
temps d'y réfléchir, s'en sont émus ? Seul l'avenir nous le dira...


Bonne soirée, Elvy.



elvy 10/08/2010 16:28



 Bonjour !!! j'apprécie fortement votre blog ! j'y suis venue via " la colline aux bleuets " . Je ne comprends pas toujours certaines expressions patoisantes ,mais dans l'ensemble je sais de
quoi il  est question dans les billets avant la traduction . J'apprécie ,le travail de l'artiste peintre  aussi  Et merci pour ce joli billet sur la vielliesse  . Certaines
jeunes femmes ASH  dans ces établissements de fin de vie feraient bien de se remettre en question face aux personnes âgées et penser qu'un jour ausi elles seront vieilles . La roue tourne
pour tout le monde . Bonne soirée .elvy



MARIE 28/07/2010 17:27



C'est une chance ce choix librement consenti  lorsque le mode de vie change. Il y aurait beaucoup à dire sur le ressenti profond des enfants losqu'ils deviennent les " visiteurs
" de leurs parents...


 Le tandem Queneau-Gréco permettait de ne pas trop saper le moral des troupes.


Merci pour votre fidélité, Monsieur O de V.



Olivier de Vaux 26/07/2010 22:43



J'étais aujourd'hui dans la maison de retraite où ma mère a décidé de se retirer. Sans commentaire, si ce n'est que le texte de Queneau (avec la voix de Juliette Gréco) est un excellent
contrepoint.


P.S. François a-t-il une dent contre les talons hauts ?


 


 



François & Marie 29/07/2010 21:07



Ah ! Bien sûr que si, j'adore les escarpins avec des beaux talons, mais là, il me semblait amusant de chausser la donzelle avec des pantoufles.