L'Ju-ien du PTT

Publié le par François & Marie

Au cours des années 1950, Julien officiait en facteur de campagne.

Pour tous il devint l'Ju-ien.

Parce qu'une erreur d'homonymie est si vite arrivée, par précaution on précisa l'Ju-ien du PTT.

L'Ju-ien du PTT était corpulent-ample-replet. 

Parce qu'à l'époque certains adjectifs ne mettaient pas la population en émoi (et que la HALDE ne s'enfiévrait pas pour si peu), il devint l'gros Ju-ien du PTT.

Parce qu'il faisait partie du quotidien villageois, on s'autorisa une cordiale appropriation en nâôt' (notre)gros Ju-ien du PTT.

Pour contrer les esprits taquins qui transmuaient volontiers Postes Télégrammes et Téléphones en Petit Travail Tranquille, nâôt gros Ju-ien du PTT devenait chaque jour ouvrable, pédaleur ahanant sur trois kilomètres montants. Son vélo frappé du sceau de l'administration, était équipé de pneus ballons, d'une large selle confortable, de deux impressionnantes sacoches en cuir épais et d'un élément primordial, une rutilante et retentissante sonnette.

Ju-ien.jpgPour prouver son allégeance à l'institution postale, il se déguisait en facteur. Il s'engonçait dans une vareuse et un pantalon de drap bleu marine et emboîtait son crâne d'un  képi bleu foncé à passepoil rouge, qui lui tenait lieu tour à tour de parapluie, parasol et pare-frisquet.

Parce que les boîtes aux lettres particulières n'existaient pas, il devait distribuer consciencieusement en mains propres, la précieuse correspondance dont il était garant.

Chaque jour, sur neuf hectares, il zigzaguait de meix en meix en claironnant,

- Y'ê l'Ju-ien du PTT!  et en actionnant sa sonnaille.

S'il ne recevait de réponse, il ne s'avouait pas vaincu. Il savait que, vue l'heure, les hommes étaient aux champs, les anciens au coin du fourneau ou assis au soleil levant et les femmes le plus souvent au jardin.

Il accotait son cycle réglementaire à la treille ou au tas de bois, contournait la maison et appelait de sa voix d'asthmatique - Huchhh, y'a t'y nion (personne)? Y'a t'y quéquion (quelqu'un)? Huchhh...La patronne? Huchhh... Y'ê l'Ju-ien du PTT! Huchhh...

- Ah y'ê touais nâôt' Ju-ien, lui répondait le jardin! J'arve! T'veux t-y dê porots ape d'la pommette, j'en ai d'la qu'monte. (Ah c'est toi not' Ju-ien! J'arrive. Est-ce que tu veux des poireaux et de la mâche, j'en ai d'la qui monte en graine.) 

- J'veux bin lè porots, la pommette, j'co point apré. Huchhh...N'y v'là tan journau ape èn' léttre d'la Perception, j'sais point trop c'qu'ê t'viant...ah, ape atout èn'câtche d'ta sieû la Yaudine qu'ê é maître à Lon d'Saunier, an dirôt qu'ill a la deur d'ique. ( J'veux bien les poireaux, la mâche, j'cours pas après (j' n'en raffole pas, c'est pas ma tasse de thé!).  Voilà ton journal et une lettre de la Perception, j'sais pas trop c'qu'y t' veulent...ah et aussi une carte de ta soeur la Claudine qu'est en apprentissage à Lons Le Saunier, on dirait qu'elle s'ennuie d'ici. ) 

- Ah bin la Pêrception, ê vant seûr'ment bin m'piônner dê sous, m'étonnerôt bin qu'y siê y-e qu'm'en baillint! La Yaudine, y'ê point d'nôs qu'ill a la deur', y'ê pi-e-tôt d'son bon aimi l'Jênot! ( La Perception va sûrement bien me réclamer des sous, ça m'étonnerait bien que ce soit eux qui m'en donnent! La Claudine, c'est pas de nous qu'elle se languit, c'est de son galant, le Jeannot!)

Et au portillon du jardin s'opérait le troc végétalo-épistolaire!

Ju-ien2.jpgQuand une maison lui semblait pour la journée désertée, il déposait le courrier à l'abri d'un pot de pelargonium ou de bégonias selon son humeur, et reportait au lendemain la remise du mandat postal qu'il savait très attendu.

Vers les dix heures, nâôt'Ju-ien du PTT avait ses habitudes, il casse-croûtait d'omelette au lard, picrate, café et gnole chez l'Jeantet-Brequillou.

Il faisait aussi des pauses chez l'Gugu, le R'né, l'Titi et aussi chez l'Nésime où café et pousse-café étaient de mise. L'Ju-ien les avalait debout face à l'entrée de la cuisine, histoire de rester dans la légalité de la fonction,

 - Jêmais p'dant l'service, jugulaire, jugulaire!

Il partageait la soupe du midi, en toute légitimité là où on lui en proposait une assiettée.  

Si d'autres maisons accueillantes lui offraient ensuite des patates à la câsse (pommes de terre sautées à la poêle), du boudin ou du comté, il acceptait aussi, n'âôt'Ju-ien du PTT, bon gars aimait contenter tout le monde (et lui avec)!

Arrivé à ce stade de son périple, il dégrafait deux boutons du col de sa chemise, roulait en boule sur son porte-bagages sa veste réglementaire, relevait de plus en plus haut la visière de son képi, dégageant ainsi son front tout blanc ce qui lui donnait l'air étonné d'un hibou aux joues basanées.

Après chacun de ces arrêts programmés, pof, il vérifiait du pouce le rebondi de son pneu avant puis, pof, celui de son pneu arrière au cas où des garnements auraient rapiné leur ration d'air, ce qui arrivait de temps à autres...

Il contrôlait dans la foulée que les mêmes polissons ne lui avaient pas dévissé le dessus de sa sonnette. Le cycle PTT se devait de conserver son intégrité. Il ne serait pas dit que le timbre ferait défaut sur un vélo PTT! Inimaginable! 

N'âôt'Ju-ien du PTT était victime d'une bien curieuse loi mathématique: plus la tournée avançait, plus les sacoches s'alourdissaient.

Certes, potirons et poireaux comblaient le vide laissé par le courrier, mais tout de même... 

Il n'avait la solution à ce troublant problème qu'en fin d'après-midi en garant son vélo de fonction,

- Ah lê mandrins, lè z'âcrôbâtes! ê m'ant caillouté la m'sette! (Les voyous, les chenapans, ils ont rempli de cailloux mes musettes!)

Publié dans Histoire en Patois

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enriqueta 01/11/2011 08:22



ça ferait un film sympathique.



Philippe 24/10/2011 07:41



Quelle belle histoire. Je préfère cent fois mieux "vot' Julien" à ceux dont on nous a barbés récemment dans le Nord, bienvenue et Tutti quantti.


Merci Marie et bravo François pour tes dessins.


Pour la sonnette, j'ai ceci : http://www.youtube.com/watch?v=I1pcFIZ4Bo4






François & Marie 24/10/2011 21:05



Merci Phil de venir pédaler vers notre page où Marie a le don de faire vivre de fameux personnages. Je prends beaucoup de plaisir à la lire en avant première et à lui faire des petits
dessins. 



le pays du tse 17/10/2011 10:18



Bié l'bondzo à la Yaudine épi u Dzu-yin. Le DZ, c'est le J du patois brionnais-charolais. J'ai trouvé l'autre jour, des histoires en patois de Belfort-Montbéliard (de Valérie Bron) qui
ressemblent au patois bourguignon avec un soupçon de francoprovençal. Vous connaissez?



Marie de Cabardouche 12/10/2011 20:12



Quelle bonne idée ce serait Andiamo que votre verve fasse revivre cet Henri, facteur à l'ancienne, j'attends avec impatience d'aller vous lire!


Merci de votre passage sur notre page!



Andiamo 12/10/2011 20:02



SUPERBE histouère patoisante à souhait ! L'JU-EN me rappelle Henri un facteur "à l'ancienne" que nous avons conservé une vingtaine d'années à Drancy, pétard la tronche le jour des étrennes...
 ça pourrait faire un billet tiens donc ];-D



Marie de Cabardouche 12/10/2011 10:43



Assez triste la destinée de votre gentil Christian...


Je suis frustrée de n'avoir autour de moi personne pour me rappeler ce qu'il est advenu de nâôt'Ju-ien; la nature humaine est ainsi faite, elle nous fait croiser certains êtres sans nous
laisser le temps ou/et l'envie de nous arrêter, ce n'est que des décennies plus tard que s'installe un peu de regret...Restons optimistes et disons- nous que nous avons été attentifs à d'autres!


Profitez bien Francis des vacances à venir qui vont sans doute vous voir vélocipéder dans les couleurs de l'automne. Merci d'être venu nous visiter!



Francis 12/10/2011 06:45



Quel bien beau et tendre portrait, "d'vâôt gros Ju-ien du PTT", de son vélo timbre et sacoches - ça me parle. Chez nous dans les années 80, un peut-être descendant du Ju-ien d'une
gentillessse confondante, le Christian, s'arrêtait et causait chez les gentils, s'arrêtait causait et buvait plus que de raison chez les méchants qui prenaient un plaisir pervers à refaire les
niveaux de son seul verre. Christian a commencé en voiture, puis est passé à la "mobylette", puis au vélo, pour finir au tri. Entre temps il a tué quelqu'un en voiture, pris du retard dans
ses tournées, perdu du courrier... Cruauté des champs !


Merci Marie pour ce bien bon moment de lecture avec sons et images, celle de François et celles que je me fais. 



Marie de Cabardouche 11/10/2011 23:26



Ah! quelle jolie idée ce code de l'invitation à mérander! Et qui donc ensuite regonflait le pneu?


Il me semble bien que nâôt'Ju-ien mêtot èn' pel'rine lê je d'pieuge, qu'm'en l'vôtre!


Merci Olivier, votre visite nous fait grand plaisir, portez-vous bien!



Olivier de Vaux 11/10/2011 23:09



Bravo Marie, superbe texte qui fleure bon l'authentique. Je me suis régalé de bout en bout.


Notre facteur avait une cape bleu marine et quand il trouvait son vélo dégonflé (par mes soins) c'est qu'on l'invitait pour la marande dans la maison de mes grands parents.