D'autrefois à la campagne, simple scène

Publié le par François & Marie

Huit heures. Le matin gris, neigeux est encore jeune.

- Combin c'qu'y t'en faudrôt? que d'mainde le Mèrieu's in tindant (volontiément) san vér de quêfé-tchicoraï ê Lèïon pou qu'ê l'èrrose d'èn' ptchiète gnôle.

- Il t'en faudrait combien? demande le Marius en tendant (volontiers) son verre de café-chicorée au Léon pour qu'il l'arrose d'une petite "goutte".

- Duê, trouais cambi-es pou lè châs d'pêille, pâraye pou lê bridous, ape encô pou lè traîts dê beurcôles, quaitre, cïntçhe coulainnes, ape...

- Deux, trois cordes de cinq mètres pour les chars de paille, autant pour les licols, pour les traits des bricoles, quatre ou cinq longes et puis... 

-  J'voudrôs dê codgeaux ape èn' pougnâ d'fasselles pou man cotchi, que l'trébâtchie l'Edri-eine!

ceinture- Y'm'faut des cordeaux et gardez-moi une bonne poignée de ficelles pour mon jardin, les interrompt l'Adrienne.

- Y'ê vu! M'en faudrôt atou èn ptchiête fèn' pou t'ni man tiulatte pou d'sus mâ badrie d'flanelle, la maine ê bin déniapée!

- D'accord! Y m'en faudrait aussi une petite fine pour tenir ma culotte, par- dessus ma ceinture de flanelle, la mienne tombe en déconfiture. 

- Pou c'qu'ill te sért c'ta fasselle, ill ê-t-ill peûte ...t'âs don pouèdju tê bertalles? qu's'ébâbit lai pètronne.

- Pour ce qu'elle te sert cette ficelle, en plus elle est moche...t'as donc perdu tes bretelles? s'étonne la patronne. 

- ...C'qu'ill me sért...bin wat, ê t'ni man covie, ape man raiquiot. Ape fôdrôt-y qu'ill sê ball' en pi-e? J'vas point rincontrer l'menichtre à c't'heûr'!

- ...A quoi elle me sert...bin pardi, à tenir mon coffin (sorte d'étui métallique plein d'eau pour la pierre à aiguiser) et mon racloir (qui "décrottait" la terre collée aux outils ou aux sabots; souvent bricolé à partir d'une robuste cuillère à soupe aplatie, écrasée- raplapla). Et faudrait qu'elle soit belle en plus? J'm'en vais pas rencontrer le ministre!

- Allins-y dan, l'Mèrieu's. Songe bin à n'èt'cheindre ta bouffadge, faudrot point menttre l'fû. An va d'cheut êller din la chimbr'eud'fô, poû rapondre lê fasselles. An sèra bin au chaudot veu lê tchêdièr' d'aveu lê patates ê couchons qu'cuisant. Ape aprés, an èra ê l'étâle dê vêch's d'aveu not'sint frusquin. 

- Allons y donc, le Marius. Pense bien à éteindre ta bouffarde pour ne pas risquer de mettre le feu. On va d'abord abouter les ficelles, bien au chaud dans la chambre à four où cuisent les patates pour les cochons. On ira ensuite dans l'écurie des vaches avec tout notre attirail (saint frusquin). 

- (Sôpi d' l'Edri-eine: y'ê point trop tôt!) ...Ape mouais, j'm'en vas étr' paitronne d'man huteau! J'vas vôs mijotaïe in ban fricot.

- (Soupir de l'Adrienne: enfin!) ...Et moi, j'vais me retrouver maîtresse dans ma cuisine! J'vais vous faire un bon ragoût. 

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Dans l'étable, l'arrivée du saint frusquin met en émoi les paisibles montbéliardes.

- Corne d'auroch, des envahisseurs! rognonne la Princesse ...aucun respect pour ma pause rumen.

Carré- Vise le "moule à cordes", réplique la Lunette, j'te parie qu'ces deux là vont  "commettre". 

- Commettre?

- Ah ignorante génissonne ! Chaque hiver, le Léon et le Marius "commettent" (tordent plusieurs ficelles pour fabriquer) des cordes, des longes, des licols à partir des ficelles de chanvre récupérées après le battage des moissons.

-  Pfff...comment attaquer dans ces conditions ma séance de "rumination-réflexion sur mon je transcendantal"...Pourraient pas squatter ailleurs que chez nous, dans NOTRE allée? 

Rouet- C'est la seule longue ruelle abritée et bien chaude où ils peuvent installer le"rouet" et  le "chariot", les deux engins du "moule à cordes". Ils vont fixer des ficelles sur les quatre crochets du "rouet" et les ééé-tiii-rer... loinnnn... jusqu'au " carré". Ils pourront commencer le "commettage" en tournicotant la manivelle du rouet pour embirlificoter les cordelettes.

-....Si j'étais buffle, je dirais - Lunette, tu me blûûffes!

- ...C'est l'expérience ma jeunette... 

- ...Va s'ensuivre du bousin dans notre fabrique à bouses...

Toutoupin-  Pas de quoi vriller la caisse de ton tympan. Juste le ronron des manivelles entortillonneuses de cordelettes et  le glissement du "toupin" qui les empêche de s'emmêler. 

- ...Vont sauter sans arrêt les portes...La froidure va nous cailler la caillette.

- Meuh non, Princesse au p'tit pois, inutile de rajouter un "damart" sur  ton manteau  en bon gros cuir épais! Arrête de râler, mastique, observe et... tais-toi!

- ...grommm'll...miummm...

- Tout en ruminant, je remâche, me questionne et ressasse, pourquoi les cordiers ont-ils été si longtemps mésestimés, méprisés?... parce qu'on les jugeait complices du bourreau auquel il fournissaient la corde?... Pourquoi leurs enfants étaient-ils inscrits à l'envers et tout en bas des registres de naissance? Pourquoi l'activité de cordier était-elle la seule à laquelle les lépreux avaient accès?...

- ...miummm?... bestiales clabauderies humaines?

- ...miummm...compliqué... 

-  ... chuttt...miummmmons ensemble! 

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In fin d'jeunia.

En fin de journée.

- Y sentrôt-y l'brûle? cheup' l'Edri-eine.

- Est-ce que ça sent le brûlé? crie l'Adrienne.

  Y'ê ren, la raichur' le Lèïon, an aidoucit lê codges sô l'sevron. L'Mèrieu's d'aveu san madou frille lê pouais -foulôts, mouais j'ètiens ape j'yissie d'aveu man patte moyue. An baguenaude point trop, j'dê n'enmouner d'vant la nê, l'môle ê codges chu l'Pôlon, el an èra b'sain poû l'je qu'vint. Qu'ment y'ê la sïnt Paul aujdeu, an vai brïnchai in ptchiot cô d'aveu li!

- C'est rien, la rassure le Léon, on "adoucit" les cordes sous l'avant -toit. Le Marius brûle avec son briquet les fibres- échevelées (les poils-fous), moi j'éteins et je lisse avec mon chiffon mouillé. On fait au plus vite, je dois emmener le "moule à cordes" chez l'Paul, il en aura besoin demain. Et comme c'est justement aujourd'hui sa fête (St Paul, Patron des cordiers) on va trinquer un p'tit coup avec lui!  

Publié dans Histoire en Patois

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enriqueta 20/02/2012 13:22


J'aime bien les langues régionales.

Mamine 11/02/2012 09:45


Superbes souvenirs ( comme toujours)!!! Et, bien qu'étant " de la ville " donc n'ayant pas connu ces travaux des champs ..........je m'y suis sentie très bien !!! De plus, les
illustrations sont très "vraies", ce qui aide !!!Par contre , j'ai été surprise par l'origine de " l'odeur de brûlé" ............ je pensais qu'il s'agissait du fricôt de l' Adrienne
!!!!!!!!!!

M'moizelle Jeanne 05/02/2012 12:16


Je ne suis pas loin de chez vous Colombey.. j'ai connu les fermes, un patois qui a été vite effacé ..


Mais, je voulais vous dire que je vous trouve bien sympa de répondre à chacun avec des précisions qui nous sont bien utiles.


Merci et bon dimanche !

Marie de Cabardouche 05/02/2012 09:26


Merci M'moizelle Jeanne d'être venue visiter notre site campagnard. J


'ai vu effectivement les cordiers en action il y a ...près de soixante ans!


Quant aux Montbéliardes, ce sont d'excellentes laitières (ce qui constituait le principal revenu des fermes comtoises)  et surtout parmi celles dont le lait est retenu pour la fabrication de
notre bon gruyère de comté. Le grand froid me rend chauvine!


Bon dimanche!

M'moizelle Jeanne 04/02/2012 15:11


Bien sympa ce texte, qui apprends comment se faisait les cordes, et comment était  la vie dans les fermes.. il y a cinquante ans ?


Ah! la Montbéliarde.. elle a du caractère. Amitiés de Jeanne

Marie de Cabardouche 31/01/2012 20:16


Olivier -  Le matériel des cordiers, succint et efficace dont j'ai le souvenir était sans doute assez semblable à celui que vous avez vu en reconstitution. Merci Olivier
d'avoir travaillé nuitamment au déchiffrage de mon patois cousin issu de germain du vôtre!


 


Tant-Bourrin - Entre nous...les vaches, qui comme chacun sait ne parlent que Français, se sont chargées d'exposer la partie la plus technique; ne pas avoir à traduire ce
passage  m'a bien arrangée... mais chut, ne le dites à personne!


Merci pour votre visite!


 


Francis - Vous deviez être trop citadin ET trop jeune! Tout à coup, ça me fait prendre conscience que je suis "pensionnée" (terme affreux...) depuis...ouh là, beaucoup plus que
cinq ans mais pas encore dix ans...et je ne m'en plains pas!


Pour faire une publication, il faut avoir l'étoffe d'Olivier et de son équipe...Vous pouvez imprimer les textes, mais ils apparaîssent en très petit. Merci pour votre passage sur notre page.


 


Monelle - François par ses gouaches a bien restitué l'époque, les matériels et donne vie au texte. Merci Monelle, bonne soirée!


 


Andiamo - J'apprends grâce à vous, ainsi ils pêchaient depuis le bord à l'aide d'une corde. Cordier était donc bien synonyme de pauvreté. On va espérer que leur activité leur
permettait tout de même de manger à leur faim. Merci pour vos fidèles visites, à bientôt!

Andiamo 31/01/2012 11:21


Un bien joli billet, au Tréport (76) il existe un quartier dit "des cordiers", mais là étaient appelés cordiers les pauvres qui pêchaient à la ligne afin de se nourrir, en opposition à ceux qui
avaient un bateau.

Monelle 31/01/2012 09:06


J'arrive à comprendre la partie patois mais sans lire dans la totalité mais heureusement le texte traduit m'a permis d'en apprendre beaucoup sur la fabrication de la corde et bravo à François
pour ces dessins très précis !


Bonne semaine - bisous


                        
Monelle

Francis 31/01/2012 06:47


Alors là, vous me ficelez, emballé, scotché je suis. J'entends et comprends bien quelques mots, et comme à chaque fois la traduction me conforte me corrige ou m'éclaire. Je me prends au
jeu à lire en "mettant l'ton", mais là en plus je découvre coplètement ce métier de cordier itinérant et son outil "moule à cordes", je dois être trop citadin... ou trop jeune  !


Merci Marie, merci François - à quand une publication de ces tranches de vie paysanne ? Je connais des parents âgés du côté de Buxy qui auraient bien du plaisir à vous lire... mais pas sur un
ordinateur.  

Tant-Bourrin 31/01/2012 05:30


Ah la vache (montbéliarde) ! Que voilà un bien beau reportage sur ce métier méconnu !... (bon, j'avoue : j'ai dû passer par la lecture de toutes les traductions pour bien suivre !) :~)

Olivier de Vaux 30/01/2012 23:04


Houlà, cotsaud ce billet. J'ai dû m'accrocher, mais bon, ça va avec deux ou trois coups d'oeil à la traduction. En fait l'accent mis à part, nos patois s'avèrent très proches. J'ai déjà eu
l'occasion de voir un cordier travailler comme au XVè siècle, à Guédelon, c'est bluffant !