C'est tout pareil qu'avant, quoique...

Publié le par François & Marie

Dans ce petit village, il me souvient... 

Que les cours des fermes toléraient une herbe rare et mal coiffée. 

Qu'elles ne faisaient pas de chichis et restaient largement ouvertes, laissant passer les troupeaux qui les embousaient sans vergogne.

Que quelques buissons ébouriffés, résistant opiniâtrement aux années, tenaient lieu d'étendage à linge horizontal (les vaches slurpaient en passant mouchoirs et pantets de chemises). Qu' ils étaient aussi l' ombrage-refuge des volatiles de toutes plumes et  réceptacles à vaisselle cassée (le reste des détritus finissait dans l'auge à cochons ou sur le tas de fumier. Tri sélectif avant l' heure !)

                                         C'est tout pareil qu' avant, quoique...

On délimite son pré carré. On nomme pelouse un tapis vert haut de trois centimètres, peaufiné au taille-bordures et aux ciseaux à broder. Aucune chance n' est laissée au moindre pissenlit rustique, décapité illico ! (il adore ça être tondu le pissenlit, il repoussera de plus belle, il faudrait un carottage, perceur de moquette pour l' éliminer, mais, chhhhhut, ne vendez pas la mèche, laissez une chance aux pauvres pissenlits !) 

On a dépensé plus d' un mois de salaire (confortable), pour une merveille de clôture hauteur 1,80 m, poteaux à feuillure, grillage soudé vert pré, clipsé 250 fois, (pince à clipser en promo jusqu' au 20 octobre) . On  lui a adjoint, histoire qu' elle se sente moins seule, une non moins onéreuse haie de thuyas " aux esthétiques formes pyramidales" dixit le dépliant. On s'est empressé de les dépyramider et de les tailler en muraille-boîte de sucres. On a bien cadré son territoire, on l' annonce !  Il reste justement deux clips à utiliser.  
On affiche ses armoiries "  Fond de gueule. Divisé en fascé à la bande d' argent." (sens interdit)
On y joint sa devise, sobre et  conviviale" Propriété privée. Défense d' entrer."   

 

Il me souvient,

Que l'étang vaseux et carpeux était le rafraîchissoir des dimanches de canicule.

                         

 C'est tout pareil qu'avant, quoique...

Dans chaque carré empelousé sont échouées d'énormes casseroles bleues joufflues et boudinées. Leur court-bouillon, chauffé au soleil, frémit aux plongeons des amateurs d'éclaboussures chlorées et de cris d'orfraies. 

Les adorateurs d'océan miniature exultent quand leur hors sol à boudins titre une obésité de plus que celui des voisins. Et, tout comme on compte les barrettes sur la vareuse d'un militaire, on compare le nombre de barreaux des échelles de plongée, à chacun sa gloire !                                 

                                           Il me souvient,

Que de placides chiens de berger, libres de leurs mouvements, rêvassaient étalés au soleil. Si vous insistiez vraiment, ils vous gratifiaient d' un bon gros OUAF, assez peu dissuasif.

                                          C'est tout pareil qu' avant, quoique...

On s'est équipé de micro-canins agités, tressautant derrière le rempart grillage-haie-thuyatée. Ils vous assourdissent de YIPP,YIPP,YIPP, et vous  agaçent en  parallèlisant votre avancée. Ils griffent hargneusement l' onéreuse  clôture ( bien fait ) !  tant que vous osez longer leur territoire sacré.

                                          paneauIl me souvient, 

Qu' il n'était nul besoin d' annoncer" Chien" devant la maison. Un chien faisait partie de la maisonnée. Aurait-on eu l' idée d' étiqueter " chevaux de trait " le Bijou ou la Coquette ou de préciser " Mule capricieuse " devant le pacage de la Mulette ? On n' était pas au zoo ! 

                                          C'est tout pareil qu' avant, quoique...

On rivette sur le portail un panneau émaillé qui signale la présence de molosses de trois livres et demi. " Attention au chien" ou "Je surveille la maison" sont illustrés de canins fiers et imposants. Lorsque vous découvrez que des «Yippeurs" font fonction de gardiens, il vous vient des idées délatrices pour cause de publicité mensongère !

                                           Il me souvient,

Que les portes des maisons n' étaient pas verrouillées, hormis les jours de foire; la maison  était alors délaissée une matinée, le temps d' un aller-retour  à vélo ou en calèche jusqu' au chef-lieu de canton. En cas de besoin, chacun pouvait trouver la clé dans le  pot de géranium, près de la porte !

                                            C'est tout pareil qu' avant, quoique...

On sait accueillir ! Avant d' arriver à la porte, serrure trois points, haut et bas, carénée avec capot et verrou de blocage, on prévient de sa présence en faisant driiiiiiiiiner une sonnette à l' astringence agressive des prunelles pas mûres. Après ces formalités d' usage, un brin de conversation interphonique, et un zeste d' attente  pour inactivation électronique de l' alarme extérieure, le portail automatique avec feu jaune clignotant (ampoule 24 v) condescend à vous octroyer le passage...Vous slalomez pré-cau-tion-neu-se-ment, pas japonais obligent, jusqu' au  paillaisson lumineux (à led) du perron.   Là, avant d' entrer, vous cherchez les patins... On se récrie, surpris -Les patins ? Nous sommes à la campagne et vivons en toute simplicité !   Pas de patins !  Voyyyons ! ...Des patins, quelle drôle d' idée...  

Il me souvient,

Que les grandes fermes bruissaient de vie. Enfants, parents, grands-parents y cohabitaient. 

Que les étables, écuries, bergeries, soues, clapiers, poulaillers, ruches, en faisaient un Arche de Noé.

Que les jardins étaient généreux.

                            C'est tout pareil qu'avant, quoique..

Seuls, deux chats et une vieille femme font de la résistance dans l'une de ces longères vides et muettes. Ils y sont bien trop au large, comme dans un vêtement trop ample...  

Du jardin en friche s'échappent les gratte-cul d'un rosier têtu...

 

                             Ce petit village est tout pareil qu' avant, quoique...il paraîtrait que quinze olympiades sont passées...


Publié dans Souvenirs

Commenter cet article

MARIE 29/10/2010 11:36



Oui, Tricotinaulait, ce sont les mêmes textes, interprétés et très librement patoisés en artipan du sud de la Franche- Comté.


Un glou est effectivement un dindon, nom "soufflé" par notre ami Olivier de Vaux (que j'ai adopté... le nom, pas Olivier!)


Merci pour votre passage en Cabardouche, bonne journée! Pardon, j'ai du mal à tutoyer, j'ai vouvoyé "mon public" pendant plus de quarante ans, tout en en étant très proche...



Tricôtine 29/10/2010 01:24



maintenant que j'ai tout compris .... nous avons encore cette chance dans notre presqu'île du moins de notre côté
non constructible inondable d'avoir les prés de bord de gironde encore sauvages, malheureusement sans vaches .... mais le paysage reste un peu paysan, peu de maisons également à la ronde, les yip
YIp que l'on entend sont ceux des tracteurs ou des camions éboueurs qui reculent !! Et la baignade se fait dans la gironde et la vase quand il fait bien chaud... chiens rustiques et humains au
bain !!



Tricôtine 29/10/2010 01:12



je reprends en arrière ... c'est le m^me texte ??? j'avais vraiment pas tout compris à part les histoire de vaches et de lapins !!!



MARIE 28/10/2010 21:25



Mon Titou, j'apprécie que tu viennes visiter Cabardouche, bisous !



MARIE 28/10/2010 21:18



Nadine et Phil, je constate que nous avons une appréciation semblable de la campagne.


Chez les nouveaux arrivants dans nos villages cités dortoirs, on remarque deux catégories de personnages, ceux qui taillent tout au cordeau et aseptisent, comme le dit Phil. Puis, les autres qui,
sous prétexte qu'ils sont à la campagne, ont un environnement pagailleur, parsèment pêle mêle des bidules hideux, laissent une multitude de bazar à l'abandon ou, au
contraire, empaquettent tout dans des bâches plastifiées déchirées par le premier coup de vent. Après tout, chacun est libre chez soi.


Merci de votre visite !



MARIE 28/10/2010 20:55



Marie subodore que Maître Philalèthe a  fait de jolis rêves où il voyait ses tomates cerises épouser le haricot magique !


Marie le remercie d'être passé par là. 


Marie connaît certaines rénovations bien menées. Elle ne fait que constater ce qui se produit dans son village sans, hélas, avoir à forcer le trait. 


A noter que Marie, comme AD, parle d'elle à la troisième personne, c'est plus smart !



Titou 27/10/2010 08:40



On s'y croirait, merci de nous faire vivre ces moments! Quel régale!
Ayons foi en le retour à l'authenticité et sachons cultiver ce petit jardin intérieur  riche de ces doux instantanés!



Phil 27/10/2010 06:53



Oui, c'est vrai, Nadine raconte une histoire sur le même thème. Il y a quelques années, nous habitions une maison en location dans un grand parc. Ce parc était rempli d'arbres, d'herbes
de toutes sortes, de broussailles... Il y avait même une pompe à eau genre "sculptée". Enfin, une vraie "forêt". Je n'osais pas toucher à cette terre. Bien sûr, je tondais de temps en temps une
partie de pelouse... Puis, nous avons déménagés. La maison fût mise en vente. Aujourd'hui, il n'y a plus que deux ou trois arbres. Le terrain a été nivélé et la pelouse ne dépasse pas un
centimètre de hauteur. La clôture est solide, le portail automatique, les dépendances rasées... A part la maison (rénovée), il ne reste plus rien.


Qu'ont-ils donc tous à embrasser un univers aseptisé ? Je ne comprends pas...



Nadine 26/10/2010 23:26



Je découvre votre univers poétique et j'en suis charmée !


Tous ces kouak(eu) me font penser à une histoire que je raconte dans le cadre de mes séances sur la biodiversité !Il faut voir la tête et les yeux des enfants d'aujourd'hui quand je leur dis que
"les mauvaises herbes, ça n'existe pas" ! Ils me prennent pour une demeurée je crois ! Et bien soit ! Demeurée je suis ! Et les pissenlits ont droit de cité dans mon carré de verdure (tout sauf
de la pelouse, au grand dam de mes voisins !).


Belle nuit à vous et merci pour ce petit voyage !!



Philalèthe 26/10/2010 22:28



Merci pour ces lignes qui m'obligent à préciser aux lecteurs éventuellement pessimistes que oui, oui, il reste encore des traces de ce passé par si effacé que ça ! Autres temps, autres moeurs,
certes... et nécessité fait loi, certes.... mais ne nous enfermons pas dans la prison au jeu de l'amère loi !


Toutes ces odeurs, ces chiens, ces chats, ces herbes folles qui poussent où elles veulent, avant d'être transformées au fond de la panse de la première qui passe, toute cette mémoire est
présente, évidente, aux yeux et au coeur de ceux qui savent la voir, la sentir ! Et au coeur de ceux qui savent écouter ceux qui transmettent ce savoir à leurs enfants.


Ca aussi c'est pareil qu'avant, mais sans quouaque !


Et s'il y en a qui reproduisent de modestes jardins médiévaux, il y en a aussi qui rénovent, comme avant, des fermes-maison, avec leurs os de bois, et leurs chairs de terre et de paille. Si
si, ça existe encore !!! Et c'est beauuuuu !


Vais me coucher !



MARIE 26/10/2010 20:14



Eh oui, Olivier, nous sommes de moins en moins nombreux à avoir connu les villages à vocation agricole, devenus cités dortoirs. Qu'est ce qui leur succédera ensuite ?


On a beau se défendre d'avoir la nostalgie du passé, on ne peut s'empêcher de constater les changements, pas tous négatifs, fort heureusement. Je crois qu'il nous (me!) plairait de voir
subsister quelques traces, de constater que tout (moi en premier) n'est pas définitivement gommé...Un psy se régalerait ! Merci pour votre fidélité. Bonne soirée.


Vous avez sans doute raison, Monsieur du Tsé (et votre voisin itou !), je connais de jeunes trentenaires qui ont transformé une petite parcelle de leur gazon en potager
médiéval. Ils sont ravis de l'avoir chouchouté et de consommer leur mini production. Parfois également, nécessité fait loi, dit-on...


Merci pour votre passage sur notre page. Bonne soirée.



le pays du tse 26/10/2010 18:52



Il n'est pas impossible que le gazon redevienne jardin, un jardin bio bien sûr, rempli de légumes de vieilles variétés locales. On peut toujours rêver. Mais quelquefois, nécessité fait loi! Trop
riche, dit mon voisin  : ""huit dzos sos eune beune, y va bin le tsandzi"



Olivier de Vaux 26/10/2010 18:42



Encore un grand plaisir de lecture, et la nostalgie qui arrive par vagues. Ah, ces cours de ferme grouillantes de vie, ces hommes et ces femmes, si durs à la tâche et pourtant si disponibles,
toujours disposés à s'interrompre pour faire la causette. Tous ces bruits familiers, toutes ces odeurs puissantes, à jamais disparus, comme notre enfance.